Aimons nous encore, aimons-nous toujours

  • L’œuvre : Aimons toujours ! Aimons encore !, vers 1886 Huile sur toile, 27 x 21,4 cm Signé en bas à droite « PAJ Dagnan-B » ; inscrit en bas à gauche : « Aimons toujours, aimons encore » et en bas à droite : « – Victor Hugo – » Achat en 2013

L’iconographie des œuvres de Victor Hugo est l’une des dimensions majeures des collections du musée, souhaitée telle par son fondateur Paul Meurice. Les collections conservent donc un fonds important d’œuvres originales, peintures ou dessins, qui sont des travaux préparatoires aux illustrations parues dans les éditions des écrits du grand homme.
D’abord destinées aux éditions populaires, pour lesquelles on faisait appel à des artistes spécialisés, les illustrations sont apparues sous la IIIe République dans les éditions pour bibliophiles et furent alors confiées, plus largement, à des artistes de renom.
C’est le cas de la monumentale édition des œuvres complètes dite « Édition Nationale », publiée en 43 forts volumes par J. Lemonnyer et E. Testard de 1885 à 1895. Celle-ci est d’une importance particulière pour les collections du musée. En effet, Paul Meurice fut le directeur littéraire de cette « Édition Nationale » en tant que «mandataire de Victor Hugo » avec pour mission plus spécifique la « surveillance intellectuelle et artistique des illustrations ». Ceci atteste son implication dans ce domaine, sinon du rôle d’initiative qu’il a pu jouer lui-même dans l’illustration de l’œuvre hugolienne et dont le projet du musée constitue une sorte de prolongement. Ainsi rassemble-t-il pour la création de la Maison de Victor Hugo de nombreuses œuvres, dont un bel ensemble a trait, justement, à l’Édition Nationale et passe-t-il des commandes à des artistes qui y ont travaillé.
Les collections conservent des témoignages de cette monumentale entreprise qui fit appel à nombre de peintres officiels dont on considérait la notoriété comme étant à l’aune de la gloire de Victor Hugo. Ainsi en est-il, par exemple, des frontispices pour les tomes I et II de La Légende des siècles, livrés par Alexandre Cabanel (« Le Titan ») et Fernand Cormon (« Le Satyre »), ainsi que les six huiles de Guillaume Desmarest pour les titres de chapitre de Han d’Islande.

La petite peinture de P. A. J. Dagnan-Bouveret, inédite, apparue sur le marché parisien en 2013, présentait par conséquent un intérêt particulier pour le musée. Elle y complétait un ensemble fort tout en comblant des lacunes. D’abord celle de l’artiste lui-même, qui n’y était pas représenté. Ensuite, par rapport au recueil, les œuvres originales illustrant Les Contemplations y étant particulièrement rares. Ainsi, grâce à l’apport généreux de plusieurs donateurs, le musée a-t-il pu compléter son budget et acquérir l’œuvre.

Illustrant le poème « Aimons toujours ! Aimons encore ! », qui porte le numéro XXII du livre II des Contemplations, cette huile sur toile donne le modèle de la gravure que l’on trouve insérée entre les pages 168 et 169 du tome I, paru en 1886. Dans l’exemplaire que possède le musée – celui de Paul Meurice –, l’un des mille de luxe, sur papier Japon, numérotés à la presse, qui annonce une double suite de gravures à l’eau-forte d’après Duez, Dagnan-Bouveret, Courtois, Français et Deschamps, on trouve en effet les deux états de la gravure, avant et avec la lettre.

Par sa technique – un jus brun monochrome qui l’apparente à la grisaille – cette peinture vient compléter un ensemble de plus d’une vingtaine d’œuvres similaires, montrant les variations de cette pratique préparatoire à l’illustration. Mais elle y apporte une note toute particulière car par son iconographie elle témoigne d’une certaine modernisation de l’illustration hugolienne. Dagnan-Bouveret joue ici de la nature même du recueil des Contemplations qui favorise cette approche contemporaine que ne permet guère le caractère historique des romans, des drames ou bien de nombre de poèmes de la Légende des siècles. Sa technique est aussi en parfait accord avec sa vision. L’utilisation du camaïeu, qui élimine la couleur inutile pour la gravure pour ne traiter que le dessin et la lumière, lui permet de se concentrer sur ce traitement moderne de cette dernière. Prenant prétexte des vers suivants :
Je préfère, aux biens dont s'enivre
L'orgueil du soldat ou du roi,
L'ombre que tu fais sur mon livre
Quand ton front se penche sur moi.
Il choisit de s’appuyer sur le motif contemporain de la lampe à pétrole et de son éclairage qui accentue les jeux de contraste et d’ombre portée. L’aspect épuré de la composition lui permet de bien le mettre en exergue.
La manière de traiter le motif amoureux exprime aussi une indéniable modernité dans l’expression et la gestuelle de la tendresse : la femme se fait autant protectrice qu’inspiratrice de l’homme et c’est elle, ici, qui, par son geste, prend l’initiative de cette marque intime du rapport amoureux.
Dagnan-Bouveret ne dissimule pas la destination livresque de sa peinture : ne remplissant pas la toile, il isole le motif comme sur une page blanche et inscrit en dessous le nom du poète et le titre du poème. L’ensemble, brossé d’une touche délicate n’insistant pas trop sur son sujet, permet à Dagnan-Bouveret d’échapper au danger de mièvrerie pour nous offrir avec une simplicité – toute moderne – son expression neuve du vieux lien entre amour et poésie.





L’artiste :
Pascal Adolphe Jean Dagnan-Bouveret (1852 – 1929)
Formé à l’École des beaux-arts, dans les ateliers d’Alexandre Cabanel et de Jean-Léon Jérôme. Malgré cette formation académique, l’artiste ne s’intéresse guère à la peinture d’histoire et, hormis quelques thèmes littéraires, préfère les scènes de genre (comme sa célèbre Noce chez le photographe) et les sujets paysans (en Franche-Comté et en Bretagne surtout) qu’il traite dans une veine naturaliste – teintée cependant d’idéalisation – comme son ami Jules Bastien-Lesage. C’est d’ailleurs après la mort de celui-ci (qui a laissé un portrait de Victor Hugo et un autre de Juliette Drouet, aujourd’hui dans les collections du musée) que Dagnan-Bouveret connaît ses premiers succès, vers 1884. La commande d’Aimons toujours ! Aimons encore ! pour l’Édition Nationale des œuvres de Victor Hugo s’inscrit donc dans le contexte de cette vogue naissante. Vers la fin du siècle, les sujets religieux font leur apparition dans son œuvre. Dagnan-Bouveret se consacrera aussi au portrait à la fin de sa carrière, couronnée par son élection à l’Académie des beaux-arts en 1900.




Auteur de la notice : Gérard Audinet