Votre visite avec… Eugène Woestyn, Une soirée chez Victor Hugo, le 27 septembre 1846

Publié dans le Journal du dimanche, du 4 octobre 1846Isidore, le valet d chambre du poète, nous ouvrit et nous fit entrer dans le salon, - pour le moment désert. En traversant l’antichambre, dont les murs sont tapissés de médaillons et la salle à manger où se trouve un superbe dressoir gothique, mon compagnon avait ralenti le pas, jetant à droite et à gauche un regard curieux ; son attention gloutonne n’eût pas été satisfaite que le dernier des émaux n’y eut passé ; aussi lui dis-je :- Nous n’en fin irons pas si tu inventories, l’une après l’autre, toutes les richesses qui sont ici ; viens, le salon suffira pour te dédommager du reste.[…]Alfred ne m’écoutait plus ; il était abîmé dans la contemplation du salon ; son regard allait de la vieille tapisserie qui anime la plafond aux portières de lampas mollement inclinée sur leurs larges embrasures, des tableaux de maîtres, fraternels souvenirs de grands artistes à grands poètes, aux statuettes et aux chinoiseries capricieusement entassées sur les consoles et les crédences ; chaque chose avait eu sa part de ce rapide examen : les aquarelles signées Dauzats, Louis Boulanger, Chassériau, Delacroix, les glaces de Venise dont le biseau se dérobe à moitié sous les fines volutes des sculptures du cadre, les potiches pansues qu’un Bernard de Palissy, du Céleste Empire, a émaillées d’étincelantes couleurs, les Amours de bronze doré qui épatent leurs rondeurs charmantes dur la tablette de la haute cheminée, et la pendule Boulle, richement incrustée de nacre et d’argent. Puis les yeux du jeune homme se fixèrent sur le magnifique buste de marbre blanc taillé par David d’Angers, et qui représente Victor Hugo.[…]Viens ; avant qu’on arrive je veux te montrer un autre portrait.Et, l’attirant du côté de la cheminée, je lui indiquai, sous la pendule rocaille, un pastel d’Edouard Dubufe.- Quelle est cette jeune fille ? me dit Alfred en se tournant vers moi.- Celle que le poète a perdu ; cette douce et charmante Léopoldine, qui est remontée au ciel, avec sa couronne d’épousée, fraîche et fleurie.